L'interview
Antonino Mercuri nous dit pourquoi l'enfant en chacun de nous n'a jamais
pu éclore. Qu'est-il devenu ? Un personnage qui évolue dans
un monde artificiel de vérités, de certitudes et de formations
imposées. Formidable hymne d'espoir et d'amour, ces pages ouvrent à l'enfant
enfin reconnu, vu et entendu, la voie d'une vie humaine.
Dans la forme et dans le fond, votre livre "Au plus profond de soi-même... l'enfance" est surprenant. Comment en aborder la lecture
?
Pour tout livre et peut-être pour le mien en particulier, je pense
qu'il est important de
laisser de côté toutes les informations que l'on peut avoir
sur le sujet et ne pas projeter ce que l'on connaît pour essayer de
retrouver ou de trouver ce que l'on maîtrise et qui ne peut être
que rassurant. Un livre comme celui-là, le sujet que j'aborde à travers
un franc parler -
la réalité de la vie de chacun - peut être très
déstabilisant pour le lecteur.
Pourquoi déstabilisant ?
Mon livre n'a pas la vocation de plaire ou de ne pas plaire. Je n'invente
rien. Je ne fais que retranscrire ce que vivent les gens. Je suis ostéopathe
et un ostéopathe dans l'approche du corps, dans l'approche de l'être,
a cette
qualité de percevoir et de sentir vraiment l'individu. Je suis quelqu'un
de très tactile, de très visuel et le lecteur qui aborde mon
livre doit l'aborder avec toute l'innocence visuelle et
tactile de l'enfant. Comme nous sommes adultes, nous avons une formation
culturelle liée à notre vécu. La grosse difficulté est
que ce que l'on est peut se cogner à la lecture que l'on a de ce livre
et on peut le refermer. Or, ce livre permet de laisser "son" enfant
exister en soi pour l'aborder en redevenant l'enfant innocent agissant avec
tous ses sens, comme le fait un enfant face à quelque chose d'inconnu.
Donc, le lecteur doit se laisser aller à son ressenti ?
Voilà. Le lecteur doit devenir l'enfant qu'il n'a jamais été et
aller à la découverte du livre sans se référer à quoi
que ce soit. C'est cela qui peut déconcerter le lecteur. Le sujet
n'est pas
dramatique, mais il est parfois douloureux d'entendre ce que nous sommes
devenus, pourquoi nous n'avons jamais été des enfants et pourquoi
notre vie d'enfant nous a été
enlevée.
"La vie doit être le seul lieu de la vie" écrivez-vous dans votre premier texte. Pouvez-vous développer
?
Oui, le seul lieu de la vie, c'est la vie. Par manque de vie nous avons
créé toutes formes de situations, de lieux de vie qui ne sont
pas la vie. Nous nous attachons trop souvent à la forme et nous perdons
le sens de l'essence.
Qu'est-ce alors que la vie pour vous ?
C'est l'essence qui donne sens à la vie.
C'est-à-dire que cette essence est vraiment la substance, la consistance
qui nourrit notre vie physique, notre esprit. Si nous sommes habités
par cette essence, où que nous soyons nous sommes au présent
de notre vie, ce qui veut dire que ce n'est ni un lieu, ni une situation
qui fait que nous sommes en vie.
Vous associez la "vie" au fait de devenir un être humain.
Ne sommes-nous pas un être humain dès que nous naissons ?
La vie n'est pas ce que nous créons, ce à quoi nous donnons
forme. Je ne crois pas que nous soyons un être humain à partir
du moment où nous sommes nés. Un individu n'est pas un être
humain. Les identités que nous avons à travers les individus-personnages
que nous sommes, sont reconnus socialement mais ce n'est pas une identité humaine
parce que pour moi l'identité humaine, c'est l'humanité. Pour
moi, il n'y a qu'une seule identité, celle de rassembler tous les êtres humains dans
l'identité commune qu'est l'humanité. Nous manquons de l'identité commune
que
j'appelle l'humanité.
Quelle est pour nous la conséquence de cette absence d'humanité ?
C'est de cela que nous souffrons. Ce que nous recherchons c'est de valoriser
notre identité, lui donner de la force et du pouvoir. Cette identité est
reconnue ou non, cela dépend de la norme. Plus nous nous rapprochons
de la norme, mieux nous sommes reconnus. Si nous avions tous le même
but que de vouloir
l'identité humaine, les identités individuelles
pourraient exister autour de l'identité
commune que j'appelle l'humanité.
Vous venez de nous parler du but, du sens de la vie. Est-ce que tout le
monde se pose cette question ?
Tout le monde se pose cette question, mais se la pose mal.
Est-ce que votre livre peut permettre de bien se poser la question du sens
de la vie ?
Oui, parce que le livre raconte l'histoire de chacun dans la façon
dont il s'est construit. Ce livre est très fédérateur
parce qu'il rassemble toutes les vérités de chacun, toutes
les
certitudes pour dire combien nous nous sommes trompés dans nos vérités
parce que nous avons perdu l'essentiel qui est notre humanité. Et
nous souffrons de ce manque d'humanité. Ce livre permet à chacun
de se trouver et de se poser vraiment la question du sens, ce qui veut dire
sortir de sa vérité, de sa certitude qui est le non-sens pour
aller vers
un sens qui permet de se retrouver dans
cette identité commune qui est l'humain,
l'humanité.
Votre livre donc appelle à une remise en cause ?
Mon livre est d'une approche simple par des mots simples. Mais il est vrai
qu'il remet
beaucoup de choses en cause parce qu'il a une profondeur qui est de faire
le chemin inverse pour trouver enfin le sens de la vraie vie qui donne à chacun,
peut-être, un peu d'espoir.
Comment trouver en soi la capacité de faire le chemin inverse ?
L'important est d'entendre la souffrance que nous avons. Quand nous avons épuisé tous
les moyens, toutes les ficelles pour tenter d'en
sortir, mais que la souffrance, elle, n'a pas pu s'éteindre, nous
arrivons à une intersection où tout est possible. Et à cette
intersection, il faut prendre la bonne voie pour ne pas se retrouver à la
dérive sur un chemin qui nous enferme dans le mental.
Peut-on trouver cette voie seul ou
a-t-on besoin d'être guidé ?
Je pense que nous sommes tous sur la voie,
personne n'est écarté. Nous évoluons tous d'une façon
individuelle ou collective. Bien sûr on peut se faire aider, mais avec
toutes les
difficultés que cela représente de faire une démarche
volontaire, d'avancer vers soi, d'aller plus loin avec soi vers une réalité humaine.
Le mot amour est très présent dans votre livre. Qu'est-ce
pour vous que l'amour ?
J'ai la réponse bien sûr. Mais il est toujours
difficile de parler de l'amour et d'essayer de
définir ce qu'est l'amour parce que chacun fait de l'amour une affaire
personnelle, quelque chose qui lui est propre. J'ai seulement envie de dire
que l'on ressent l'amour quand on trouve en soi de la liberté et de
la paix. Ce n'est pas un sentiment, mais c'est de l'amour.
En fait, votre livre est un message
d'espoir. Est-ce qu'il n'arrive pas à point nommé ?
Bien sûr l'espoir est là, bien sûr tout le monde est
sur la voie, mais à une seule condition
d'arrêter d'avancer vers les objectifs que l'on peut avoir dans une
démarche purement
intéressée. Ce qui est important dans ce livre, c'est qu'il
nous permet d'accéder à autre chose pour donner sens à notre
vie et mettre fin au non-sens de manière à avancer, non pas
vers une vérité personnelle, mais vers une voie qui est celle
de l'humanité.
Propos recueillis par C.C.